Depuis quelques années, un petit coléoptère refait parler de lui dans les vergers de pommiers : l’anthonome du poirier et du pommier (Anthonomus pomorum L.). Il est le plus nuisible des charançons qui s’attaquent aux vergers...
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Les femelles de ce coléoptère déposent leurs œufs dans les boutons floraux à la fin de l’hiver. Les larves se nourrissent des étamines et des ovaires de la future fleur qui ne peut s’épanouir et se dessèche en prenant l’aspect d’un clou de girofle. Ce symptôme de fleurs desséchées, appelé « vent roux » dans le langage populaire, a longtemps été attribué au froid nocturne ou aux effets de la lune. Au XVIIIe, siècle des Lumières, le secouage des branches est expérimenté d’abord en Allemagne puis en Suisse, en Angleterre, en Autriche. En France, c’est aussi l’époque où les échenillages sont rendus obligatoires. Le lien est établi entre population de ravageurs et dégâts ! Il faudra cependant encore des années avant que les paysans ne lient plus ce symptôme de « vent roux » à des phénomènes atmosphériques, mais avant Louis Pasteur, la croyance en des générations spontanées était encore vivace dans la population. Une méthode ancienneCe qui en revanche est bien établi ce sont les dégâts économiques, notamment lorsque les floraisons des arbres sont peu fournies et languissantes. En 1852, Verardi et Joly précisent que l’anthonome du pommier « fait des ravages horribles » et « qu’il n’est pas rare de voir des arbres dont les dix-neuf vingtièmes des fleurs sont détruits par les anthonomes ». Malgré les incitations à l’anthonomage, la majorité des pomiculteurs reste impuissante face aux attaques de ce coléoptère. À la fin du XIXe siècle, des comptages d’insectes, de fleurs endommagées et des chiffrages de dégâts vont conduire Émile Hérissant, directeur de l’École pratique d’agriculture des Trois-Croix, à publier les niveaux de populations enregistrées. Montrant ainsi la nécessité de réduire les populations d’anthonome (Photo 1) pour éviter les dégâts, il va inlassablement prôner l’anthonomage des vergers. Cette opération a pour but de capturer les adultes au début du débourrement du pommier pendant leur période d’alimentation entre la sortie d’hibernation de l’adulte et la ponte. Elle consiste à tendre sous les pommiers une bâche et à imprimer à l’arbre de violentes secousses. Les anthonomes tombent dans la bâche dont on brûle le contenu. Suivant les auteurs, entre 150 et 1 000 anthonomes sont en moyenne capturés par jour et par arbre. Malgré ces chiffres, l’opération est moins intéressante qu’elle ne paraît. Les violentes secousses imprimées au pommier ne sont pas sans effet pour l’arbre et les délicats bourgeons à fruits tombent aussi dans la bâche. De plus les secousses restent insuffisantes pour récolter la totalité des anthonomes. En outre, l’anthonomage nécessite une main-d’œuvre importante, dont la rémunération entraîne une dépense disproportionnée avec les résultats obtenus. On estime qu’une équipe de quatre hommes bien conduite peut traiter au maximum 110 arbres par jour. Les désillusions de l’anthonomageFace aux piètres résultats obtenus au regard des efforts consentis, des méthodes complémentaires vont être envisagées comme la collecte des fleurs « roussies », le piégeage des adultes dans des anneaux en paille ou en carton placés sur le tronc ou encore un nettoyage manuel par brossage des arbres en début d’hiver, afin d’éliminer les formes hivernantes d’insectes. La lutte biologique a aussi été testée avec des insectes auxiliaires issus de larves parasitées recueillies dans des « clous de girofle » ; mais les lâchers se sont révélés décevants. En dépit du fléau que représentait l’anthonome, les chantiers de capture sont restés anecdotiques. Cela ne tenait pas uniquement à la « défiance instinctive du cultivateur pour les choses nouvelles » mais l’anthonomage exigeait attention, observation et constance. Il s’avérait compliqué à conduire car la main-d’œuvre devenait plus rare et la biologie du ravageur restait encore mal connue. En outre, le niveau de performance réel de la méthode restait discuté. En dernier recours, des études ont été conduites sans succès en badigeonnant les troncs avec du sulfate de fer ou avec le mélange de Balbiani (chaux, naphtaline, huile de houille) mais aussi des fumigations soufrées du lait de chaux, de la bouillie bordelaise, des émulsions de pétrole, etc. En 1944, les pertes dues à l’anthonome sur Reine des reinettes dans le département de la Sarthe ont été estimées entre 40 et 90 % de la récolte. Entre 1910 et 1940, les spécialistes de la protection des vergers s’accordaient pour dire que l’anthonomage manuel était la méthode la plus efficace. Elle sera préconisée jusqu’en 1960 pour être ensuite remplacée avec succès par les insecticides de synthèse. Le Boll Weevil bluesIl existe de nombreuses espèces d’anthonomes et de charançons nuisibles aux cultures mais celui qui ravage la capsule du cotonnier (Anthonomus grandis) va connaitre la plus grande couverture médiatique (Photo 2). Aux USA, où il est dénommé Boll Weevil, il a été le plus grand ennemi des champs de coton. Cette culture développée au XVIIIe siècle, favorisée par l’esclavage, couvre en 1915 entre 15 et 16 millions d’hectares, principalement dans le sud des États-Unis, un formidable garde-manger pour les acariens, pucerons, thrips, chenilles et charançons de la capsule. Ces derniers peuvent accomplir jusqu’à dix générations par an. Les femelles pondent leurs œufs dans les boutons floraux ou les capsules de coton et les larves se développent entraînant une destruction des boutons et du contenu des capsules. Décrit en 1843 par Boheman, ce charançon passe en 1890 du Mexique au Texas. Pour les régions cotonnières des États-Unis, cette invasion est un désastre économique et social notamment pour les ouvriers noirs qui travaillent dans les champs. Le charançon de la capsule et ses conséquences dramatiques engendrées vont donner lieu à de nombreux morceaux de blues comme le Boll weevil blues : Le charançon dit au fermier vous pouvez rouler dans cette Ford, Mais quand je traverse votre coton vous ne pouvez plus acheter de gazoline [...] Tu as des charançons dans ton champ, tu as des charançons dans ta maison, Le négociant prit la moitié du coton les charançons prirent le reste, Ils ne laissèrent à la pauvre femme du fermier qu’une vieille robe de coton pleine de trous. Hommage au charançonLa ville d’Enterprise en Alabama voit l’arrivée du charançon en 1915 ; dès 1918 de nombreux propriétaires au bord de la faillite, sont contraints de diversifier leur production. Peu à peu ils vont remplacer le coton par les cacahuètes. Retournement de situation, l’arachide apporte une nouvelle prospérité à Enterprise qui va remercier le charançon en érigeant en son honneur un monument (Photo 3) avec pour inscription : « In profound appreciation of the Boll Weevil and what it has done as the herald of prosperity. This monument was erected by the citizens of Enterprise, Coffee County, Alabama ». Si cette histoire a redonné le sourire aux fermiers de l’Alabama, il n’en demeure pas moins qu’Anthonomus grandis reste un problème majeur des producteurs de coton d’Amérique du Nord et plus récemment d’Amérique du Sud, Brésil en tête mais aussi Paraguay et Argentine. Si l’anthonome du pommier ne fait plus parler de lui qu’occasionnellement en France, l’anthonome du coton fait l’objet de nombreuses études pour limiter ses ravages en combinant lutte chimique raisonnée, variétés de coton Bt et lâchers de mâles stériles, bien loin de l’anthonomage prôné sur les pommiers.
(1) Bernard J.-L., 2020. Regard sur quelques anciennes méthodes employées pour la préservation des végétaux cultivés (1850-1960). Potentiel de la science pour une agriculture durable - Académie d’agriculture de France. |
1. Illustration d’un mâle adulte Anthonomus pomorum L. Photo : Balachowsky A., 1935. Les insectes nuisibles aux plantes cultivées, p.35.
2. Le charançon le plus grand ravageur des champs de coton, Anthonomus grandis.
3. Érigé en 1919, le Boll Weevil monument à Enterprise (Alabama, États-Unis) est un hommage au charançon du cotonnier. Photo : Field check book for cotton - Ciba Geigy -www.enterprisealabama.com/bwff |






