COLLOQUE DE LA FONDATION FARM
Lors de sa 15ᵉ conférence internationale¹, la fondation FARM a consacré ses travaux à la transformation des pratiques de protection des cultures. Dans les pays du Sud où la pression des bioagresseurs demeure élevée, l'objectif est de concilier sécurité alimentaire, performance économique des filières et durabilité environnementale.

La banane : une production sensible aux maladies et ravageurs
Dans les Antilles françaises, la filière banane illustre concrètement la vulnérabilité structurelle des systèmes productifs. Pierre Monteux, directeur de l'Union des groupements de producteurs de bananes de Guadeloupe et de Martinique, a rappelé que « la production de bananes dessert dans les Antilles françaises a reculé. De 319 000 tonnes en 2014, elle atteint 190 000 tonnes aujourd'hui ». En cause : la cercosporiose, maladie fongique affectant le feuillage et réduisant la photosynthèse. « Faute de traitement efficace, la production est passée de 40 à 30 tonnes par hectare. Pas sans conséquences économiques. »
À cette contrainte agronomique s'ajoute une pression sur les prix. Denis Loeillet, chercheur au Cirad, a souligné qu'« en 20 ans, le kilo de bananes a perdu un tiers de sa valeur en euros constants ». La baisse de rendement, conjuguée à celle des prix, réduit les marges d'investissement dans des pratiques alternatives plus durables.
Pour Christian Huyghe (INRAE), président du conseil scientifique de FARM et Décio Karam (Embrapa, Brésil), le constat est sans ambiguïté : « Protéger les cultures n'est donc pas une option, c'est une obligation pour garantir une production alimentaire sûre et durable, abordable pour tous, contribuant à la performance économique des agriculteurs et de tous les acteurs des chaînes d'approvisionnement. »
Photo : S. Ravelomanantsoa
Les limites d'un modèle exclusivement chimique
Depuis les années 1990, l'usage des pesticides a progressé dans la plupart des régions du monde, parfois de 40 à 120 % en Amérique du Sud, en Afrique ou en Océanie. Ces intrants ont constitué un facteur majeur dans l'intensification de la production, grâce à leur efficacité rapide et à leur coût relatif modéré.
Cependant, leurs limites sont désormais documentées : risques sanitaires pour les applicateurs, résidus dans les denrées, contamination des sols et des eaux, atteintes à la biodiversité auxiliaire, sélection de résistances. Le retrait progressif de molécules anciennes, le coût croissant de l'innovation chimique et la perte d'efficacité liée aux résistances réduisent en outre la robustesse de ce modèle.
La protection des cultures s'inscrit désormais dans l'approche One Health, qui prend en compte l'interdépendance entre santé humaine, animale, végétale et écosystémique. Les choix phytosanitaires engagent ainsi des arbitrages dépassant le seul rendement.
Les pertes agricoles imputables aux maladies et ravageurs atteignent environ 40 % de la production mondiale, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). En Afrique, elles sont estimées à 65 milliards de dollars par an. Ces chiffres traduisent une vulnérabilité structurelle des systèmes productifs, affectant simultanément la disponibilité alimentaire et les revenus agricoles.
Vers des stratégies intégrées et combinatoires
Les travaux de l'initiative PretAg (Pesticides Reduction for Tropical Agriculture), présentés par Denis Loeillet (Cirad), invitent à rompre avec une logique linéaire de substitution. « Le paradigme "un problème = une solution" est dépassé, avec la multiplication des crises sanitaires et des attentes sociétales. »
La réduction des fongicides dans les agrosystèmes bananiers peut mobiliser jusqu'à dix leviers techniques : sélection variétale tolérante, gestion de la densité et de l'aération du couvert, élimination des feuilles infectées, optimisation des calendriers d'intervention, biocontrôle, utilisation de microorganismes antagonistes, outils d'aide à la décision fondés sur la modélisation épidémiologique, ajustement de la fertilisation pour limiter la sensibilité des plantes. Ils doivent être combinés dans une logique de protection intégrée (IPM). Cette approche accroît la complexité technique, les besoins en formation et la coordination logistique. Elle implique également une gestion fine du risque économique durant la phase de transition.
Pascal Lheureux, agriculteur et président de FARM, a d'ailleurs rappelé que « la protection des cultures est l'affaire de tous : un bien commun à sauvegarder pour la société. » La responsabilité ne repose plus uniquement sur l'exploitant, mais sur l'ensemble de la chaîne de valeur.
Prévenir avant de guérir : surveillance et normes
La prévention constitue un pilier stratégique. Sarah Brunel, de la Convention internationale pour la protection des végétaux (FAO), a souligné : « Repenser la protection des cultures implique de prévenir avant de guérir », notamment en limitant la circulation des maladies via les normes commerciales et les dispositifs de surveillance phytosanitaire.
La prophylaxie – contrôle des flux de matériel végétal, systèmes d'alerte précoce, outils d'aide à la décision – permet de réduire la pression des bio-agresseurs et la dépendance aux traitements curatifs. Elle suppose toutefois des capacités institutionnelles solides et l'adhésion des agriculteurs. « Il est essentiel que les producteurs ne subissent pas mais s'approprient les nouvelles pratiques […] qui sont des opportunités d'accéder aux marchés internationaux et de mieux protéger leur territoire », a-t-elle précisé.
L'apport des technologies numériques s'inscrit dans cette logique. Ahmed Abu Zahra (BASF) a indiqué : « L'approche est aujourd'hui en Afrique d'amener les dernières technologies numériques ainsi que du conseil pour les traitements, afin de doser au plus juste et de traiter aux moments les plus favorables. » L'optimisation des doses et du timing est un levier pour réduire l'usage des pesticides, à condition d'un accès effectif aux services de conseil.
Conditions économiques, partage du risque et cadre réglementaire
Le passage vers des systèmes de protection plus durables requiert un environnement institutionnel et économique adapté. Véronique Dansou, coordinatrice du réseau FAR (Togo), a rappelé : « Si le producteur est au cœur des démarches, il doit impérativement être soutenu, accompagné et formé au plus près de ses besoins pour permettre un partage équitable du risque inhérent à la transition. »
Clément Rigal, secrétaire général du consortium ECOFFEE, a insisté sur l'écosystème nécessaire : « L'existence seule de solutions techniques est une condition essentielle mais insuffisante. Il faut que les exploitants aient accès à ces solutions (formation, conseil) et que les conditions de marché leur permettant d'être rémunérés soient réunies. C'est donc tout un écosystème qui doit s'organiser : assurances, banques, acteurs de la formation, entreprises de l'aval… »
Les politiques publiques jouent un rôle structurant. Absa Mbodj (Enda Pronat, Sénégal) a souligné : « Les cadres réglementaires peuvent devenir des moteurs de changement, à condition d'être articulés avec des mesures d'accompagnement adaptées et une vision partagée de la transition. » Pour Edouard Lehmann (COLEAD), « l'adaptation des cadres réglementaires est déterminante pour accompagner efficacement et sur le long terme la transition vers des systèmes de protection plus durables ».
La recherche-action, un outil pour le changement de pratiques
La remise du prix 2026 de la fondation FARM à Santatra Ravelomanantsoa illustre l'importance de la recherche-action. La chercheuse malgache, cheffe du département de recherche agronomique au FOFIFA, a contribué à faire reculer la bactériose vasculaire de la pomme de terre, qui provoquait jusqu'à 100 % de pertes en 2013 sur les hauts plateaux malgaches. Grâce à une plateforme d'innovation associant producteurs et chercheurs, le taux d'infection est désormais réduit à 5-10 %.
La transformation des pratiques visant à protéger les cultures apparaît ainsi comme un chantier systémique : combinaison de moyens agronomiques, de dispositifs de prévention, d'innovations numériques, d'accompagnement économique et de cadres réglementaires adaptés. Loin d'un ajustement marginal, elle engage une redéfinition des responsabilités et des modèles de valeur au sein des filières.
C. Nioncel
(1) à Paris, le 17 février 2026
Prix de la fondation FARM
Créé en 2024 et remis pour la première fois en 2025 à Paris lors de la conférence annuelle internationale de FARM, le prix récompense l’engagement scientifique et sociétal d’un chercheur dans le domaine du développement agricole et de la sécurité alimentaire dans les pays du Sud, en cohérence avec les valeurs et missions de la fondation.
Depuis 20 ans, la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde, reconnue d’utilité puplique, agit pour promouvoir des agricultures durables dans le monde et en particulier dans les pays du Sud. À travers ses études, ses partenariats et ses actions de sensibilisation, FARM éclaire les parties prenantes, publiques et privées, sur les voies à emprunter pour un développement agricole équilibré entre enjeux économiques, sociaux et environnementaux.



